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05/08/2015

La grande pèremersion

 

affiche lavelli.jpgVivre signifie remplir consciencieusement de réalité une série infinie de tout-petits flacons. Prenons des flacons de la taille d’’un millionième de seconde. Ne serait-ce que depuis l’instant où j’ai commencé d’écrire, j’en ai rempli quelque chose comme soixante millions. Je me demande du coup si le fameux tonneau des Danaïdes ne serait pas en fait le tonneau du temps. Nous pourrions penser qu’en ce moment même, chaque être humain (et pourquoi se limiter aux seuls humains ?) remplit un même flacon d’un millionième de seconde. Le flacon serait ainsi un mix de tout ce que chacun d’entre nous aurait fait en même temps. Et lorsqu’un million de petits flacons seraient remplis, ils se verraient condensés en un plus grand flacon, d’une seconde. Puis soixante flacons d’une seconde etc.,etc… D’où l’image du tonneau percé que ces braves filles ne parviennent jamais à remplir… Et l’absence, dans tout ça ?! L’absence est inenvisageable sur un plan universel. Elle est le seul résultat de la volonté de suivre milliseconde par milliseconde les faits et gestes d’un être qui accapare notre intérêt momentané. Le fait de ne pas savoir ce qu’il a mis dans le flacon pendant une durée plus ou moins longue peut nous sembler intolérable, provoquer d’atroces souffrances ou simplement nous laisser indifférents. L’absence s’achève parfois par un retour. Lorsque l’être poursuivi, aimé, convoité, surveillé, revient dans notre champ d’intérêt, la question naturelle qui se pose est de savoir comment il a rempli ses petits flacons depuis que nous l’avons perdu de vue. Lorsque ce retour est inattendu, les questions se bousculent, alors qu’en fait, personne ne peut combler ce vide informationnel. Tenter de le combler n’a d’autant plus aucun sens que ce qui a été ne sera plus !

 

« On »…Je ne sais pas, mais pour ma part j’avoue humblement, je ne l’attendais pas. Le théâtre de Larsson est choquant, gênant, perturbant. J’ai vu « On ne l’attendait pas », le spectacle monté par Jorge Lavelli, j’ai lu le texte par la suite et n’en suis pas moins bouleversé.

Répine On ne l_'attendait pas ou le retour du bagnard.jpg

 

On dit que tout a commencé avec un tableau d’Ilya Repine, tableau dont la pièce a emprunté le titre. Drôle de destin que celui de cette toile, oubliée semble-t-il dans les réserves du Musée Trétiakov et exhumée seulement en 1990. Larsson ne fut pas long à comprendre que le jeu des regards dans cette toile, représentant le retour d’un homme dans son foyer, était empreint d’une sorte de mystère digne des plus tordus des maîtres de la Renaissance. Il en fit une pièce de théâtre, qui débute là où s’achève le tableau. Le retour d’un homme dans la lumière éclatante et inquiétante d’un crépuscule de printemps, quelque part dans le Nord. Nulle part ailleurs la lumière n’a cette densité presque palpable. Revient-il du front ? Du bagne ? Les personnages présentés sont-ils sa femme et ses enfants ? Ou encore sa sœur et ses frères ? Le portrait d’Alexandre II, Tsar assassiné par une jeune conspiration anarchiste est-il un indice ou un simple objet décoratif ? Les fenêtres parlent, les personnages parlent, la lumière parle mais nul ne semble à même d’entendre. Plus fort que tout, ce que l’on entend est le cri de ces longues années d’absence. Mais là aussi, le message est brouillé.

 

Lavelli_Larsson1.jpgJ’ai trouvé exceptionnel dans la mise en scène de Lavelli la matérialisation de la lumière. Larsson l’exige, cette tâche oblongue de lumière qui centre la scène. Lavelli va plus loin. Il lui confère une réalité, en utilisant des lattes de parquet de couleur claire, qui ne sont pas sans rappeler le bois de bouleaux. Un cercle de lumière d’une subtilité saisissante. Les personnages évoluent à l’intérieur de ce cercle, lancent leurs répliques, se meuvent, se regardent. Ils tissent ainsi une sorte de gigantesque toile d’araignée qui finit par les emprisonner. Réseau infrarouge de protection qui finit par les piéger. Les personnages : le père, la mère, la fille, à jamais prisonniers de leur propre existence. Paradoxal destin que celui de revenir de bagne pour reprendre sa place dans la prison familiale. L’autre personnage, le professeur, admiratif du père, compatissant envers la mère et convoitant la fille, se débat à grand renfort de réalité dans ce lacis fatal et ténébreux. Ses répliques concernant la structure intime des défenses de morse, lancées en plein psychodrame scénique lorsque la mère, prenant sa fille pour la Vierge Marie, fait semblant de téter son sein dépourvu de lait, est d’une tension drolatique insoutenable. Il finit par s’enfuir, affolé, hors de ce cercle de lumière. Et justement : qui est cette mère dont nous ne connaissons pas la vie antérieure, devenue aveugle en l’absence de son mari ? Obsédée par la Vierge qu’elle semble apercevoir en rêve, puis en la personne de son mari et enfin dans celle de sa propre fille… Elle se jette sur cette dernière avec la force du désespoir pour la respirer, humer, sentir son ventre, son sein, téter un mamelon virginal et sec. Le père, paumé, perdu dans ce retour inespéré, égaré dans son propre salon, accapare néanmoins la lueur de ce crépuscule printanier et l’énergie de son microcosme. La fille- soumise à la violence verbale et physique de ces parents infantiphages- sait pourtant parfaitement se défendre et les manipuler pour survivre. Personnages redevables envers Tchékhov comme Ibsen. Au final, c’est bien en frappant leur fille, en arrachant ses vêtements, en la poussant, Érinye hurlante, hors de la lumière, que les parents se retrouvent. Les époux quittent la scène enfin apaisés, tendrement enlacés, laissant silence et stupeur régner en maîtres absolus sur cette lumière désormais inutile. D’une manière ou d’une autre, chaque personnage aura cassé le piège, sera parvenu à échapper à ses propres turpitudes. Les petits récipients n’ayant pas reçu l’obole du temps finissent cassés et seuls comptent ceux qui seront remplis à partir de ce retour inattendu, renouant avec un passé demeurant à jamais obscur.

Lavelli_Larsson3.jpg

Eblouissant ! Un grand texte servi par une grande mise en scène et un jeu époustouflants !!! Après Avignon, cette pièce est sans doute destinée à tourner et il serait regrettable de la rater !

 

 

 

19:06 Publié dans théâtre | Lien permanent | Commentaires (0)

22/07/2015

Sortir des marivaudages

Dans la famille Mesguich, on demande le père ! Là où le fils a réussi le massacre d’un texte confinant au sublime (Noces de Sang de Garcia Lorca), le père parvient à hisser un autre texte, plutôt quelconque, à l’Eden de l’art.

Affiche_Marivaux.jpgLe « Prince travesti » de Marivaux ne fut sans doute pas conçu à la faveur d’un éclat de génie. Une pièce convenue conforme aux exigences « people » de l’époque. Comme si de nos jours on écrivait sur la double inconstance d’un directeur du FMI, ce qui serait moins sexy que des tribulations princières, mais l’époque est plus au sexe qu’au « sexy ». L’histoire est ainsi d’une parfaite niaiserie postromantique teintée d’exotisme. Un prince espagnol voyage incognito avec son valet (sublime et drôlissime Arlequin), sauve une belle et jeune inconnue des mains de brigands sanguinaires, leurs regards se croisent et la passion sévit, dévastatrice mais sans espoir, comme il se doit, puisque la jouvencelle s’évanouit dans la forêt épaisse pour rejoindre la Princesse,  son amie et bienfaitrice. Le Prince poursuit sa découverte du monde, atteint le palais de ladite princesse (Sarah Mesguich, crédible et de toute évidence plus malléable entre les mains du père que son frangin) dont le Roi d’Aragon (ça sonne bien « Aragon », l’appellation a gardé toute sa saveur) convoite la main et le royaume, laquelle fatalement tombe amoureuse de ce bel inconnu dont elle ignore le pédigree. On a vu/lu/entendu cette histoire des centaines de fois. Oui mais voilà, Daniel Mesguich a décidé d’en faire une master-class d’art dramatique, potentiellement profitable à son fiston récalcitrant mais ambitieux.

Je pencherais pour un début par la lecture du texte, lecture manifestement persuasive puisque les comédiens campent leur personnage respectif avec conviction et passion. Sans doute une réminiscence de l’ancienne école, Stanislavski en aurait été ravi. Depuis un certain temps, on se fiche pas mal de ce qu’aurait pensé Stanislavski, il n’empêche que des comédiens intelligents, habités par leur personnage constituent un gage de ravissement pour eux-mêmes et pour le public également !

Il a sans doute par la suite décortiqué, disséqué le texte pour en extraire des séquences plus ou moins brèves, empreintes d’un dynamisme assez surprenant. Il a séparé les séquences par des « blancs », qui en version scénique sont devenus des « noirs » d’une redoutable efficacité, des absences de lumière parfaitement maîtrisées qui entraînent les répliques dans une course folle, apte à mettre le spectateur en haleine, hors d’haleine même. Les mouvements scéniques suivent le rythme, parfaitement maîtrisés et toujours justifiés. L’effet obtenu est cinématographique et saisissant.le_prince_travesti_mesguich_c_arnold_jerocky.jpg  Ajoutons une pincée de musique discrète, permettant l’épanouissement parfait de cet ensemble savoureux, reflété par des miroirs déformants qui guident le regard vers les rives de l’imaginaire et lui permettent de sortir du premier degré de l’intrigue. Seul détail qui m’a quelque peu gêné : l’image de la Princesse qui surveille depuis l’arrière des miroirs sans tain l’évolution des amours de son chéri avec sa protégée et qui m’a fait par trop penser à celle de la marâtre de Blanche Neige chez Disney. Mais nulle œuvre ne saurait être parfaite. Les costumes sont d’une simplicité baroque remarquable, laissant aux corps leur liberté de mouvement. Certes, certaines robes ont des décolletés permettant un peu trop de mouvements notamment des seins qu’ils contiennent, des mamelons pointent parfois dangereusement leur bout, mais les tissus ne tombent jamais. Serait-ce fait exprès ?!

Du très grand art. Je ne voudrais pas sembler m’acharner, ce n’est pas mon genre de tirer sur les ambulances, mais : comment diable fait William Mesguich pour manger des œufs, incapable qu’il semble être à transpercer la surface des choses? Cette fois-ci, les trémolos dans les cris déclamatoires sont agrémentés d’un boitement et d’une canne, cela rend la référence à Sarah Bernhard encore plus tangible, c’en est presque insultant pour la grande dame…

Dans l’ensemble, un enchantement théâtral qui fait sortir Marivaux du domaine des marivaudages.

 

"Le Prince Travesti" de Marivaux, mise en scène de Daniel Mesguich

Théâtre du Chêne noir- Avignon

20:54 Publié dans théâtre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/07/2015

histoire de chevaux rouges

 

Affiche_Les_chevaux_a_la_fenetre.jpgTraditionnellement, les hommes meurent à la guerre. Parfois ils n’en meurent pas directement mais à plus ou moins long terme, des suites des dites guerres. Traditionnellement, les femmes attendent le retour des hommes partis à la guerre. Elles font bien plus que ça : elles préparent leur départ, puis veillent à ce que la maison reste accueillante dans l’éventualité de leur retour. Elles veillent notamment à ce que des miettes ne tombent sur le plancher car une fois logées entre les lattes, elles ne peuvent plus être retirées, pourrissent et le plancher tout entier devient source de puanteur. Elles attendent frères, pères, maris ou fiancés en sachant pertinemment que celui qui risque d’arriver est le messager au bouquet de fleurs malodorantes. Le porteur du bouquet fatal, celui que les autorités octroient à chaque femme en accompagnement à la lettre leur signifiant le non-retour de l’homme attendu. Les femmes meublent leur attente par les nouvelles du front entendues à la radio. Des radios décrépites et grésillantes. L’attente devient ainsi une habitude. L’absence s’alourdit de jour en jour et se pose sur leurs seins, qui finissent par tomber. Absences réitérées, implacables, du père, du mari, du fils. Absences suivies de l’arrivée d’estropiés ou de lettres. Ceux qui reviennent en un seul morceau sont souvent sujets à des altérations cachées, mentales le plus souvent. D’autres reviennent sous la forme de gadoue maculant les bottes de leurs camarades. Parfois la guerre n’accomplit pas elle-même le sale boulot. Elle délègue à l’un de ces chevaux rouges qui rôdent autour des maisons, qu’il pleuve ou qu’il vente. Chevaux dont la peau imbibée d’eau et de sang finit par coller à la chair et puer, comme un plancher dont les interstices seraient remplis de miettes par la négligence coupable de la femme. Les chevaux rouges croisent les destins des hommes qui, à leur tour brisent les destins des femmes, l’eau tente de laver toute cette misère mais finit par devenir noire. Et pendant ce temps les planchers s’emplissent de miettes.

pict_chevaux_5.JPGSous la plume de Matei Vișniec cette réalité imaginaire devient un pur bijou absurde que n’auraient su renier ni Ionesco ni Beckett. La grandeur d’un texte se juge à l’aune des possibilités interprétatives qu’il engendre et lorsqu’un texte de cette nature se prête avec bonheur à l’interprétation par des marionnettes, nous avons la preuve de son inestimable valeur intrinsèque. La compagnie Coup de Théâtre s’approprie cette œuvre foisonnante, dérangeante mais oh! combien jubilatoire pour proposer un spectacle à la limite du réel, un moment de bonheur entre rire et larmes. L’interprétation de Jean Poirson est magique, il parvient à se faire oublier derrière ses marionnettes, derrière ses voix et personnages. La mise en scène de Françoise Giaroli est un véhicule sobre et efficace qui permet le voyage. Rater ce spectacle du Off serait presqu’une faute de goût et cette année, une faute de goût dans le off serait impardonnable, tant le in en manque !

 

Les chevaux à la fenêtre de Matéi Visniec- COUP DE THEATRE Cie

COLLÈGE DE LA SALLE du 4 au 25 juillet (relâche les 12, 19 juillet) à 18h Interprétation : Jean Poirson
Scénographie, marionnettes mise en scène: Françoise Giarolihttp://www.coupdetheatrecie.fr/chevaux.html

 

 

 

 

 

21:18 Publié dans théâtre | Lien permanent | Commentaires (0)